
Les promesses des mini-réacteurs nucléaires, qu’ils relèvent des SMR ou des AMR, se heurtent aujourd’hui à plusieurs obstacles majeurs. En effet, les difficultés de financement, les incertitudes réglementaires et le recul du soutien public fragilisent des projets longtemps présentés comme centraux pour la relance nucléaire européenne.
Dans ce contexte, les situations de Naarea en France et de Newcleo à l’échelle européenne traduisent un changement de dynamique pour l’ensemble de la filière.
Pour mieux comprendre les enjeux industriels des SMR, consulte également notre dossier dédié :
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Naarea en redressement judiciaire : un modèle sous forte pression
Le 25 août 2025, Naarea a déclaré la cessation de paiement. Cette situation a conduit le tribunal de commerce de Nanterre à ouvrir une procédure de redressement judiciaire le 3 septembre. La start-up développe un réacteur à neutrons rapides à sels fondus de 80 MWth. Elle dispose désormais de quelques semaines pour trouver un repreneur, avant une échéance de liquidation fixée au 24 septembre.
Avec près de 200 salariés, l’entreprise cumule environ 15 mois de dettes à court terme, estimées à 15 millions d’euros. Malgré une réduction des effectifs et une baisse significative des dépenses mensuelles, la trésorerie reste insuffisante. Selon la direction financière, cette situation crée une impasse à court terme.
Par conséquent, le calendrier technique initial apparaît irréaliste. Le projet de prototype prévu en 2027 et la production envisagée à partir de 2030 sont remis en cause. Naarea cherche désormais à lever entre 50 et 100 millions d’euros. Le versement du Crédit Impôt Recherche 2024 constitue aussi un levier essentiel pour maintenir l’activité.
Des conséquences sociales et technologiques immédiates
Le recours au chômage partiel total au premier semestre 2025 a permis de réduire les charges. Toutefois, cette mesure a fortement ralenti les travaux de recherche et développement. En l’absence de nouveaux financements, la mise en service du prototype est repoussée à une date incertaine.
Ce décalage fragilise la confiance des partenaires industriels, des salariés et des pouvoirs publics. Dans le même temps, la concurrence internationale progresse rapidement. Les acteurs américains et asiatiques accélèrent le développement de technologies nucléaires avancées, ce qui accentue la pression sur les projets européens.
Newcleo face à une visibilité financière limitée
Au niveau européen, la situation de Newcleo illustre des tensions similaires. Un audit indépendant indique que l’entreprise ne pourra poursuivre ses activités au-delà de mi-2026 sans nouvelle levée de fonds. En avril 2025, sa trésorerie atteignait environ 160 millions d’euros, tandis que les dépenses mensuelles s’élevaient à 13 millions.
Les pertes ont fortement augmenté en un an. Elles sont passées de 45 millions d’euros en 2023 à plus de 100 millions en 2024. Face à cette dégradation, la direction a engagé une réduction des effectifs et des contrats externes. Cette stratégie vise à contenir les coûts et à prolonger la durée de vie financière du projet.
Cependant, Newcleo mise sur une diversification géographique. L’entreprise s’appuie notamment sur un partenariat industriel aux États-Unis pour renforcer ses perspectives à moyen terme.
Un rôle de l’État plus sélectif et plus exigeant
Ces difficultés révèlent des fragilités structurelles au sein de la filière des mini-réacteurs. Les coûts augmentent, les délais s’allongent et les technologies de rupture peinent à convaincre sans un soutien public clair. En France, plusieurs rapports ont mis en évidence des faiblesses industrielles, entraînant un gel partiel des financements.
De plus, la seconde phase du programme France 2030 a été reportée et durcie. Désormais, les aides publiques deviennent plus rares et plus ciblées. Les autorités conditionnent leur soutien à des modèles économiques crédibles et à des calendriers industriels réalistes.
Vers une consolidation autour de projets plus pragmatiques
Dans ce contexte contraint, certains acteurs adoptent des stratégies plus pragmatiques. Calogena a sécurisé un site à Cadarache et engagé rapidement ses démarches de sûreté. De son côté, Jimmy Energy privilégie des réacteurs de plus faible puissance destinés à des usages industriels ciblés.
Selon les estimations internationales, les investissements mondiaux récents dans les SMR atteignent environ 5,4 milliards de dollars. Néanmoins, ces financements restent soumis à des critères stricts. Ainsi, une consolidation progressive du secteur semble inévitable, en Europe comme en Amérique du Nord.
Entre ambition nucléaire et viabilité économique
Les difficultés rencontrées par Naarea et Newcleo illustrent une évolution profonde du secteur. L’innovation technologique ne suffit plus à garantir le succès des mini-réacteurs. Désormais, la filière doit combiner capitaux solides, soutien public durable et gestion financière rigoureuse.
Dans un contexte de raréfaction des investissements privés et de contraintes budgétaires publiques, la France et l’Europe doivent arbitrer avec précision. L’enjeu consiste à concilier ambition nucléaire, crédibilité industrielle et viabilité économique à long terme.
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