Mort au travail à Paluel : quand la sous-traitance nucléaire révèle les limites du contrôle institutionnel

Mort au travail à Paluel : quand la sous-traitance nucléaire révèle les limites du contrôle institutionnel

Le 14 mars 2019, un homme est mort au travail sur le site de la centrale nucléaire de Paluel.
Il s’appelait Joël Gallego, 57 ans, chauffeur routier employé par la société GLD.

Ce jour-là, il livrait des armoires électriques destinées à un chantier de sécurisation des réacteurs nucléaires français, engagé après la catastrophe de Fukushima. Présenté comme essentiel pour la sûreté nucléaire, ce chantier s’est pourtant soldé par un drame humain évitable, révélateur de défaillances organisationnelles majeures, sous la responsabilité finale d’EDF.


Un accident évitable au regard du droit du travail

Peu après 18 heures, une caisse de transport vacille dans la zone de déchargement sous l’effet de fortes rafales de vent.
L’armoire électrique mesure deux mètres et pèse 815 kilos.

Joël Gallego tente de la retenir. La charge l’écrase. Il décède sur place.

Selon l’inspection du travail, le déchargement n’aurait pas dû avoir lieu compte tenu des conditions météorologiques. Le rapport met en évidence des manquements caractérisés aux obligations de sécurité prévues par le Code du travail, notamment en matière :

  • d’évaluation des risques,

  • de coordination des entreprises extérieures,

  • et de protection des travailleurs.

Sur un site nucléaire, ces obligations sont renforcées. Leur non-respect engage directement la responsabilité des donneurs d’ordre.


Des manquements graves et une coordination défaillante

Le 14 janvier 2026, trois entreprises comparaissent devant le tribunal correctionnel de Rouen pour homicide involontaire, dont EDF.

Les faits relevés sont précis :

  • aire de déchargement inadaptée,

  • absence de chef de manœuvre,

  • absence de protocole de sécurité écrit pour les entreprises extérieures,

  • poursuite des opérations malgré un risque météorologique identifié.

Or, en application des articles L.4121-1 et suivants du Code du travail, l’employeur et le donneur d’ordre ont une obligation de résultat en matière de sécurité. Cette obligation s’applique pleinement sur les installations nucléaires de base.

Banalisation du danger et sous-traitance en cascade

Face au tribunal, l’avocate de la société OMS Energy, sous-traitante d’EDF, déclare :

« C’est un site habituellement venteux. Si on attend qu’il n’y ait plus de vent pour décharger, on peut attendre longtemps… »

Cette affirmation illustre une banalisation du risque, pourtant incompatible avec les principes fondamentaux de prévention.

EDF, de son côté, affirme avoir délégué la coordination de la sécurité à Westinghouse, via un contrat de prestation.
Or, juridiquement, la délégation contractuelle ne supprime pas la responsabilité pénale du donneur d’ordre.

Le procureur l’a reconnu : Westinghouse n’est même pas présente sur le banc des prévenus. Cette situation met en lumière une dilution des responsabilités, typique de la sous-traitance nucléaire et d’EDF !


Une mort, des sanctions limitées, et un système intact

Le parquet a requis :

  • 100 000 euros d’amende contre EDF,

  • 50 000 euros contre OMS,

  • 50 000 euros avec sursis contre GLD.

Le jugement sera rendu le 4 février 2026.

Ces sanctions interrogent au regard de la gravité des faits. Elles posent une question centrale :
👉 le droit actuel protège-t-il réellement les travailleurs du nucléaire, ou seulement l’image de la filière ?


Ce que révèle le drame de Paluel

La mort de Joël Gallego révèle :

  • une organisation du travail défaillante,

  • une sous-traitance structurellement dangereuse,

  • des instances d’information sans pouvoir réel,

  • et un écart persistant entre discours sur la sûreté et réalité du terrain.

Chez ELEKTRON-VERT, nous affirmons que la sûreté nucléaire ne peut se limiter à l’information du public.
Elle doit intégrer une protection juridique effective des travailleurs, y compris ceux des entreprises sous-traitantes, et un renforcement du rôle des CLI, aujourd’hui cantonnées à un rôle consultatif.

Synopsis :

En 2022, lorsque j’étais en poste sur le site de Paluel, j’avais déjà entendu parler de cet accident mortel. Toutefois, ce qui m’a le plus marqué ne concerne pas uniquement les faits eux-mêmes, mais le discours tenu à l’époque par la Chargée de mission Sécurité du site et qui m’a été rapporté. 

Selon plusieurs témoignages concordants, cette dernière aurait déclaré, sans aucune pudeur :
« Il n’avait qu’à ne pas se trouver là. »

Cette phrase résume, à elle seule, une culture managériale profondément choquante, qui consiste à reporter la responsabilité sur la victime, y compris lorsqu’un salarié perd la vie au travail. Cette femme aujourd’hui à la retraire est une honte pour EDF mais une honte pour la société.

Comment EDF peut-elle accepter un tel discours ?
Comment son PDG peut-il le tolérer ?
Comment son ancienne DRH a-t-elle pu laisser passer de tels propos sans réagir ?

Pour les victimes et leurs proches, ces paroles sont dramatiques.
Pour certains cadres dirigeants d’EDF, elles semblent réduites à un simple fait divers, sans portée humaine ni morale. Cette indifférence me fait honte.

Est-ce cela, aujourd’hui, la France ?
Est-ce cela, l’industrie française ?
Est-ce cela, EDF ?
À l’évidence, oui.

Qui peut encore tenir de tels propos dans un pays qui se prétend attaché aux valeurs humaines et sociales ?
La réponse est glaçante : certains cadres d’EDF, pour lesquels une vie humaine semble ne rien valoir.

Ces personnes agissent comme de véritables fossoyeurs.
Peut-être suis-je l’un des rares à le dire aussi clairement, mais je sais comment ce système fonctionne. Je l’ai vu de l’intérieur. EDF n’assume jamais. Elle rejette systématiquement la faute sur les autres : les sous-traitants, les victimes, les circonstances, la météo, ou le hasard.

Ce fonctionnement devrait pourtant interpeller nos responsables politiques, nos députés, et surtout l’État actionnaire, qui laisse faire au nom de connivences entre dirigeants, hauts fonctionnaires et membres du COMEX.

Accepter de tels discours, c’est accepter que la vie humaine passe après la protection de l’image et des intérêts économiques.
C’est une faillite morale.
C’est une faillite managériale.
C’est une faillite politique.

Je refuse cette logique.
Je refuse cette banalisation de la mort au travail.
Et j’assume de dire que ces pratiques, et ceux qui les cautionnent, me font honte.

Ce discours n’est malheureusement pas isolé. J’ai personnellement été confronté au même comportement de cette Chargée de mission Sécurité lorsque j’ai déclaré deux accidents du travail. Dans ces situations, elle s’est permise de rédiger le document employeur destiné à la CPAM, en lieu et place du médecin du travail, ce qui constitue une immixtion grave dans une procédure médicale et administrative strictement encadrée par le droit.

Ces agissements se sont produits sous la tutelle directe du Directeur d’Unité et du Responsable des Ressources Humaines du site. Ce trio managérial porte, selon moi, une responsabilité lourde dans ces pratiques.

Je considère ces comportements comme une honte.
Une honte pour celles et ceux qui, protégés par leur fonction, ne risquent pas leur vie au travail.
Une honte pour notre société, qui tolère encore de tels discours.
Une honte, enfin, pour l’image et les valeurs qu’EDF prétend incarner.

Ce type de propos et de pratiques ne relève pas de la fatalité. Il révèle une défaillance grave de la culture de sécurité, où l’on protège l’institution avant de protéger les femmes et les hommes qui travaillent sur les sites nucléaires.

Conclusion – Ce que l’on enterre quand on enterre un homme

Ce livre ne se referme pas sur une victoire.
Il se referme sur un constat.

Lorsque l’on accepte qu’un homme meure au travail et que l’on réponde :
« Il n’avait qu’à ne pas se trouver là »,
ce n’est pas seulement un salarié que l’on enterre.
C’est la responsabilité, la dignité, et la vérité.

EDF n’est pas une entreprise comme les autres.
Elle incarne, par son histoire et par sa place, une part de l’État, une part du service public, une part de la Nation.
À ce titre, elle devrait être exemplaire.
Elle ne l’est plus.

Ce que ce livre démontre, chapitre après chapitre, ce n’est pas une succession d’erreurs individuelles.
C’est un système organisé :

  • un système où la sous-traitance dilue les responsabilités,

  • un système où la communication remplace la prévention,

  • un système où l’on protège l’institution avant de protéger les femmes et les hommes,

  • un système où l’on fait taire plutôt que d’assumer.

Les véritables fossoyeurs ne sont pas ceux qui dénoncent.
Ce sont ceux qui savent et qui se taisent.
Ce sont ceux qui signent, qui couvrent, qui banalisent, qui déplacent la faute jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans les rapports, les commissions, les silences.

Ce livre n’a pas été écrit par haine.
Il a été écrit par nécessité.
Parce qu’à force de voir la mort au travail traitée comme un fait divers, la souffrance comme un dommage collatéral, et la vérité comme un risque de réputation, il ne restait plus qu’une chose à faire : écrire.

Écrire pour ceux qui ne peuvent plus parler.
Écrire pour ceux qui ont été broyés sans bruit.
Écrire pour rappeler que la sûreté nucléaire ne commence pas dans les communiqués, mais dans le respect absolu de la vie humaine.

Si ce livre dérange, c’est qu’il touche juste.
S’il met mal à l’aise, c’est qu’il révèle ce que beaucoup préfèrent ignorer.
Et s’il devait ne servir qu’à une seule chose, ce serait celle-ci :
empêcher que le prochain mort au travail soit, lui aussi, réduit à une phrase honteuse et à un silence complice.

Les fossoyeurs d’EDF existent.
Ils ne portent pas de pelles.
Ils portent des titres, des fonctions, des responsabilités qu’ils ont cessé d’assumer.

Et désormais, ils ne pourront plus dire qu’ils ne savaient pas.


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