Russie : l’atome non pacifique

Russie : l’atome non pacifique, une arme géopolitique durable

Comment la Russie utilise-t-elle le nucléaire comme outil géopolitique ?
Pourquoi l’Europe reste-t-elle dépendante de l’industrie nucléaire russe, malgré la guerre en Ukraine ?
Quel rôle joue réellement Rosatom dans le conflit ?

Ces questions structurent l’analyse de Vladimir Slivyak, coprésident de l’ONG Ecodefense (Экозащита). Elles révèlent un angle mort majeur des politiques énergétiques européennes.


Rosatom, pilier stratégique du Kremlin

Rosatom constitue l’un des instruments centraux de la stratégie du Kremlin. Officiellement civile, l’entreprise développe en réalité des dépendances géopolitiques durables dans de nombreux pays.

Pour y parvenir, Rosatom exporte des réacteurs, du combustible nucléaire, des services de maintenance et des financements publics. Cette approche permet à Moscou d’exercer une influence politique directe sur les États clients. La dépendance s’inscrit dans une logique de long terme, planifiée sur plusieurs décennies.

Cependant, Rosatom ne se limite pas au nucléaire civil. L’entreprise joue aussi un rôle actif dans la guerre contre l’Ukraine, notamment via la prise de contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijjia.


Une entreprise civilo-militaire intégrée à l’État russe

Rosatom est l’héritière directe du ministère soviétique de l’Énergie atomique. Créée en 2007 par décret présidentiel, elle regroupe aujourd’hui plus de 350 entités actives dans le nucléaire civil et militaire.

L’entreprise appartient entièrement à l’État russe. Son conseil de surveillance rassemble des responsables politiques et sécuritaires de premier plan, dont Sergueï Kirienko et Sergueï Korolev, tous deux sanctionnés par plusieurs pays occidentaux.

Ainsi, Rosatom agit comme une extension opérationnelle du pouvoir politique russe, en combinant missions industrielles, diplomatiques et stratégiques.


Rosatom et la guerre en Ukraine

Depuis le début de l’invasion à grande échelle, Rosatom soutient activement l’effort de guerre russe. Des documents de renseignement ukrainiens indiquent que l’entreprise a proposé son aide à l’industrie de l’armement afin de contourner les sanctions internationales.

Dès les premiers jours du conflit, des employés de Rosatom ont accompagné les forces russes lors de l’occupation de la zone de Tchernobyl. Ensuite, l’entreprise a facilité la prise de contrôle illégale de la centrale de Zaporijjia, en y installant ses propres cadres.

Selon l’opérateur ukrainien Energoatom, la culture de sûreté s’est fortement dégradée : inspections insuffisantes, maintenance défaillante et dommages sur des équipements critiques. Par ailleurs, plusieurs sources crédibles indiquent que des employés de Rosatom ont aidé l’armée russe à cibler des zones sensibles du site.


Une dépendance nucléaire européenne persistante

Malgré ces faits, l’Europe poursuit sa coopération avec Rosatom.
L’entreprise française Framatome continue d’acheter de l’uranium russe pour son usine de Lingen, en Allemagne. Entre 2022 et 2023, plusieurs livraisons ont eu lieu avec l’accord des autorités allemandes.

Cette coopération finance indirectement la guerre et enferme l’Union européenne dans une dépendance stratégique comparable à celle du gaz russe avant 2022.

La Hongrie illustre clairement cette situation. Dépendante du combustible russe, elle bénéficie aussi d’un prêt de Moscou pour la centrale de Paks-2. En conséquence, Budapest bloque toute tentative de sanctions européennes contre Rosatom.


Rosatom, levier d’influence mondiale

Rosatom affirme construire plus de 30 réacteurs dans une douzaine de pays. L’État russe finance plus de 90 % de ces projets, transformant le nucléaire en outil d’endettement et de contrôle politique.

En parallèle, l’entreprise multiplie les accords en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Elle investit aussi dans l’extraction d’uranium et de lithium. Cette stratégie vise à verrouiller des dépendances technologiques sur plusieurs décennies.


Perspectives : sortir de l’angle mort nucléaire

Depuis 2022, l’Union européenne a adopté de nombreuses sanctions contre la Russie. Pourtant, le nucléaire reste largement épargné. En conséquence, Rosatom a accru ses profits issus des échanges avec les pays occidentaux.

Certes, l’Europe a réduit sa dépendance au gaz et au charbon russes. Toutefois, l’uranium demeure un angle mort stratégique. Sans calendrier clair de sortie, cette dépendance fragilise la cohérence politique européenne face à la guerre.

Aujourd’hui, Rosatom représente l’un des principaux leviers d’influence russe en Europe. Rompre avec cette dépendance coûtera cher, sur les plans économique et politique. Cependant, ne rien faire revient à accepter que la sûreté nucléaire et la souveraineté européenne restent conditionnées aux intérêts du Kremlin.

La question n’est donc plus de savoir si cette rupture est nécessaire, mais si l’Europe aura la volonté et le courage de la mener à terme.


© Elektron-Vert