
La banalisation des fissures nucléaires : un changement de discours inquiétant
« La corrosion sous contrainte va faire partie de la vie des installations. »
Cette déclaration, prononcée le 27 janvier par Pierre-Marie Abadie, président de l’Autorité de la sûreté nucléaire et de radioprotection, marque un tournant dans le discours officiel sur le parc nucléaire français.
Désormais, la découverte de microfissures ne relèverait plus de l’exception. Elle s’inscrirait dans un fonctionnement jugé normal des réacteurs. Cette position interpelle fortement. En effet, si l’on peut aujourd’hui « vivre avec » ces fissures, une question demeure. Pourquoi ce même phénomène a-t-il justifié, il y a peu, des arrêts prolongés de nombreuses tranches nucléaires et une enquête parlementaire ?
De l’alerte majeure à la normalisation progressive
À partir de 2021, les inspections ont mis en évidence des phénomènes de corrosion sous contrainte sur des tuyauteries essentielles. Ces équipements concernent notamment les circuits de refroidissement de sûreté. Face à ces constats, EDFa arrêté ou prolongé l’arrêt de plusieurs réacteurs pendant des semaines, parfois des mois.
À l’époque, les autorités présentaient ces décisions comme indispensables à la sûreté nucléaire. Elles ont d’ailleurs fortement perturbé l’équilibre électrique national. Le discours officiel ne laissait alors aucune ambiguïté. Les fissures représentaient un risque sérieux, incompatible avec un fonctionnement normal des installations.
Par conséquent, le caractère systémique et évolutif du phénomène imposait une vigilance maximale. Ce contexte rend d’autant plus surprenante la position actuelle.
Civaux, un cas emblématique et troublant
En octobre 2025, EDF a détecté une nouvelle fissure liée à la corrosion sous contrainte sur le réacteur 1 de Civaux. Cette centrale figure parmi les plus récentes et les plus puissantes du parc français. La fissure mesurait 2,8 millimètres de profondeur.
Fait marquant, elle se situe sur un tronçon déjà remplacé après un défaut similaire apparu en 2021. EDF évoque une indication de faible profondeur, sans impact sur la sûreté. L’électricien n’a donc pas programmé de remplacement immédiat. Il a installé un collier provisoire dans l’attente de l’arrêt prévu en 2027.
Dès lors, une interrogation s’impose. Comment un défaut jugé critique hier peut-il devenir acceptable aujourd’hui pendant plus d’un an ?
Une redéfinition silencieuse du risque industriel
Ce cas ne constitue pas une exception. En juin 2025, La Tribune révélait déjà la présence de nouvelles fissures sur le réacteur 2 de Civaux. L’une résultait de la corrosion sous contrainte. L’autre provenait d’un phénomène de fatigue.
Au total, EDF reconnaît désormais environ 80 fissures significatives sur l’ensemble du parc. Face à ces chiffres, le changement de discours interroge. Ce qui constituait hier une anomalie grave devient aujourd’hui un élément présenté comme normal.
Cette évolution ne s’explique pas par une disparition du problème. Elle reflète plutôt un phénomène durable et difficile à maîtriser à court terme. Pour approfondir le sujet, voir notre dossier sur la corrosion sous contrainte dans le nucléaire.
Une question démocratique et sociétale majeure
Cette banalisation soulève une question démocratique centrale. Si la corrosion sous contrainte fait désormais partie de la « vie normale » des réacteurs, sur quelles bases les autorités ont-elles pris les décisions passées ? Pourquoi avoir mobilisé la représentation nationale, organisé des auditions et engagé des moyens financiers considérables ?
À l’inverse, si ces fissures ne constituent plus des événements hors du commun, le public est en droit d’exiger des explications claires. Les critères actuels de tolérance doivent être explicités. La transparence devient ici indispensable.
Peut-on normaliser l’exceptionnel en sûreté nucléaire ?
La sûreté nucléaire repose sur un principe fondamental. L’exceptionnel doit rester exceptionnel. Intégrer des défauts de conception ou de vieillissement dans la norme modifie profondément ce socle.
La corrosion sous contrainte ne relève pas d’un simple défaut visuel. Elle affecte des soudures, des matériaux et des circuits essentiels au contrôle du réacteur. S’y habituer revient à accepter une réduction progressive des marges de sûreté.
La véritable question dépasse donc la technique. Peut-on construire durablement une politique de sûreté sur la banalisation des fissures, sans débat transparent et assumé devant la société ?
Arnaud Begin
Président de l’association Elektron-Vert
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