
Nucléaire : quand les alertes de l’IRSN restent lettre morte
Dans le nucléaire, la sûreté repose sur un principe essentiel : vérifier les règles avec prudence et tenir compte des limites des instruments de mesure. Pourtant, depuis plus de vingt ans, ce principe n’est pas appliqué de façon systématique lors des essais périodiques des réacteurs nucléaires français.
Autrement dit, un écart connu persiste malgré des alertes répétées. Cette situation interroge directement la crédibilité du dispositif de sûreté nucléaire. Pour en comprendre les enjeux, il faut revenir à l’origine du problème.
Une affaire identifiée dès 2004, jamais réellement soldée
Il est essentiel de rappeler que ce dossier ne date pas des années récentes, mais de 2004. À cette époque, EDF identifie déjà une défaillance structurelle dans la manière dont certains essais périodiques sont réalisés.
À l’origine, la prise en compte de l’incertitude de mesure – c’est-à-dire la marge d’erreur inhérente aux instruments – n’était pas systématique pour vérifier les critères dits « numériques » de groupe A, pourtant requis par les règles de sûreté. De plus, les hypothèses de calcul variaient, sans harmonisation claire.
Face à ce constat, EDF ouvre en 2004 l’affaire parc AI 04-02, avec pour objectif affiché de remettre à niveau le référentiel des Règles Générales d’Exploitation (RGE 9). Cette affaire s’articule autour de deux volets précis :
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Lot 1 : s’assurer que les règles d’essais précisent l’incertitude de mesure pour les critères de groupe A surveillés par des capteurs d’exploitation, installés en permanence sur les installations ;
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Lot 2 : garantir que les gammes d’essais intègrent également cette incertitude pour les critères de groupe A mesurés à l’aide de capteurs d’essai, installés temporairement lors des contrôles.
Autrement dit, dès 2004, EDF reconnaît que des essais essentiels à la sûreté sont réalisés sans intégrer correctement les limites des instruments de mesure. Le fait que ce même sujet soit encore débattu près de vingt ans plus tard montre que l’écart, bien que connu, n’a pas été traité avec la rigueur attendue.
Un problème technique simple, mais aux conséquences lourdes
Lors des essais périodiques, les exploitants vérifient que des paramètres clés, comme la température ou la pression, respectent les limites fixées par les RGE. Parmi ces exigences, les critères de groupe A sont les plus sensibles. Leur dépassement peut affecter directement la sûreté de l’installation.
Cependant, aucun instrument de mesure n’est parfaitement précis. Chaque capteur présente une incertitude de mesure, autrement dit une marge d’erreur connue. Ignorer cette incertitude peut conduire à une conclusion erronée.
Ainsi, un équipement peut sembler conforme alors qu’il se situe déjà hors limite réelle. En pratique, on peut croire respecter les règles tout en s’en écartant. Ce décalage crée un risque discret mais sérieux.
Des recommandations claires de l’IRSN, ignorées pendant des années
En 2021, l’IRSN, expert public en sûreté nucléaire, publie un avis détaillé sur ce dossier. Son analyse se montre sans ambiguïté.
L’IRSN indique que l’absence de prise en compte des incertitudes de mesure n’est pas acceptable du point de vue de la sûreté. Elle peut conduire à considérer comme disponibles des systèmes de sauvegarde qui ne le sont peut-être pas. En outre, certaines marges réglementaires sont si faibles que l’incertitude suffit à rendre un critère non conforme.
Face à ces constats, l’IRSN formule plusieurs recommandations opérationnelles :
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intégrer immédiatement les incertitudes de mesure lors des essais les plus critiques ;
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réaliser des vérifications rétroactives pour les essais peu fréquents ;
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agir sans attendre de longues révisions documentaires.
Ces recommandations sont techniquement réalisables et proportionnées aux enjeux. Pourtant, EDF ne les met pas en œuvre. L’entreprise continue de repousser le traitement effectif du problème, alors même que l’écart est connu depuis le début des années 2000.
Une réaction tardive de l’ASN face à un problème ancien
La situation devient plus préoccupante encore avec le rôle du régulateur. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) ne relance réellement EDF que plusieurs années après les alertes de l’IRSN.
Ce n’est qu’à la suite de cette relance tardive que le dossier progresse concrètement. En octobre 2022, sous la pression de l’ASN, EDF met alors en place une task force dédiée.
Une task force n’est pas un outil normal de pilotage de la sûreté. Elle intervient lorsque les écarts se sont accumulés au point de devenir difficiles à gérer dans les structures habituelles. Ce choix traduit donc une réaction contrainte, et non une anticipation structurée.
Un risque réel pour la sûreté nucléaire
Le recours tardif à cette mobilisation laisse penser que des équipements essentiels ont pu fonctionner pendant des années avec des critères mal évalués. Ce risque n’a rien de théorique.
Il repose sur des avis techniques, des échanges officiels et des analyses internes. Les documents disponibles établissent clairement :
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l’existence de recommandations explicites de l’IRSN ;
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leur non-prise en compte durable par EDF ;
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le caractère tardif du suivi par l’ASN.
Ces constats révèlent un manque de réactivité incompatible avec une industrie à risques majeurs.
Témoignage direct d’un acteur de la task force
J’ai moi-même participé à cette task force en octobre 2022, alors que j’étais en poste chez EDF. Lorsque l’on m’a sollicité, j’ai découvert l’ancienneté des écarts et l’absence de traitement effectif malgré les alertes répétées.
Cette prise de conscience a été brutale. L’urgence imposée aux équipes contrastait fortement avec les années d’inaction précédentes. Depuis, j’ai conservé l’ensemble des échanges et documents provenant d’EDF, de l’ASN et de l’IRSN.
Ces éléments montrent sans ambiguïté que le problème était connu, expertisé et documenté depuis longtemps, mais que son traitement a été repoussé jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de l’ignorer.
La sûreté nucléaire ne peut pas attendre
Cette affaire pose une question centrale : comment accepter que des recommandations de l’expert public en sûreté nucléaire restent sans effet pendant des années ?
Dans un secteur où la confiance du public repose sur la rigueur, la transparence et l’anticipation, une gestion à retardement ne peut pas servir de référence. La sûreté nucléaire doit être intégrée en permanence aux décisions opérationnelles.
Sur ce dossier précis, force est de constater que cette exigence n’a pas été respectée.
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