Synthèse du rapport de sûreté du CNPE du Tricastin de 2015 qui a dérangé EDF

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Synthèse du rapport de sûreté du CNPE du Tricastin de 2015

1. Des fragilités structurelles dans l’exploitation quotidienne

Le rapport met en évidence des fragilités importantes dans la conduite des installations nucléaires. Ces fragilités concernent en priorité les opérations de lignage, qui servent à configurer les circuits du réacteur.

Le document indique clairement que « le processus lignage Tranche en Marche (TEM) présente de nombreuses fragilités ». Ces difficultés résultent notamment du non-respect de règles internes pourtant essentielles à la sûreté nucléaire.

De plus, le rapport précise que de nombreux écarts affectent la préparation et la réalisation des opérations. Les contrôles internes ne permettent pas toujours de les identifier. En pratique, des erreurs peuvent donc survenir lors de manœuvres sensibles sans être détectées à temps.

Par conséquent, ces dysfonctionnements ont conduit à la déclaration de plusieurs événements significatifs de sûreté en 2014 et 2015. Pour mieux comprendre ces mécanismes, voir aussi notre dossier sur les fondamentaux de la sûreté nucléaire.


2. Une documentation incomplète et peu fiable

Le rapport souligne ensuite des lacunes majeures dans les documents encadrant les activités. Les Dossiers d’Activités de Lignage apparaissent fréquemment incomplets, mal renseignés ou non validés.

Certains documents présentent également des incohérences dans l’identification des risques. Un exemple cité montre qu’un lignage est déclaré « sans risque » alors qu’un risque hydrogène existe effectivement.

Ainsi, des dangers réels peuvent être minimisés ou mal évalués dans les documents officiels. Cette situation fragilise la sûreté, car les équipes s’appuient sur ces dossiers pour intervenir. Lorsque l’information est inexacte, les décisions prises peuvent l’être également.


3. Des contrôles insuffisants et des constats répétés

Le rapport insiste sur l’insuffisance du contrôle interne. Les règles de validation ne sont pas systématiquement respectées, notamment lorsque l’état de l’installation évolue.

Dans certains cas, des modifications manuscrites sont apportées aux procédures sans contrôle indépendant. Ce mode de fonctionnement affaiblit la maîtrise globale des opérations.

Par ailleurs, ces problèmes ne sont pas nouveaux. Le rapport rappelle que les mêmes fragilités avaient déjà été identifiées lors de l’Inspection de Sûreté de 2011. Pourtant, elles persistent plusieurs années plus tard.

Cela montre que les actions correctives mises en œuvre n’ont pas permis de traiter les causes profondes. Le processus de lignage reste donc qualifié de « partiellement maîtrisé ».


4. Les divergences : une phase critique mal encadrée

Le rapport consacre plusieurs constats aux divergences, c’est-à-dire aux phases où le réacteur passe de l’arrêt à la montée en puissance. Cette étape compte parmi les plus sensibles du fonctionnement d’une centrale.

Il indique que « les dossiers de divergence de 2014 et 2015 comportent de nombreux écarts […] non détectés par l’analyse de premier niveau ». Concrètement, des erreurs existent dans les calculs, les choix techniques ou le déroulement des opérations.

Le rapport ajoute que certaines règles internes ne sont pas respectées et que le suivi documentaire reste insuffisant. Plus grave encore, des documents obligatoires manquent dans une part importante des dossiers.

Dans un cas précis, le site n’a pas été en mesure de retrouver un dossier de divergence, considéré comme perdu. Pour un lecteur non spécialiste, cela signifie que, lors d’une phase où le réacteur devient progressivement actif, la traçabilité et les vérifications ne sont pas toujours garanties.


5. Des conséquences directes sur la sûreté nucléaire

Le rapport établit un lien clair entre ces dysfonctionnements et des situations à risque. Il indique que certains matériels peuvent ne pas se trouver dans la position attendue.

Cette situation peut compromettre la configuration de sûreté des circuits. De plus, ces écarts ont conduit à la déclaration de nombreux événements significatifs.

Ils traduisent une perte de maîtrise globale et une fragilisation de la défense en profondeur, principe fondamental de la sûreté nucléaire.


6. Alertes professionnelles et contexte judiciaire

Les constats techniques décrits dans ce rapport correspondent à des alertes formulées dans le cadre du travail quotidien de sûreté. Ces démarches s’inscrivaient dans une logique de protection de l’intérêt général.

Ces alertes ont ensuite été rendues publiques par « Le Monde » et « Mediapart » en 2021. Elles ont conduit à l’ouverture d’une information judiciaire en 2022, toujours en cours.

Cette procédure porte notamment sur des faits de dissimulation d’incidents de sûreté et de pressions internes. Elle a abouti, avec l’implication d’un autre lanceur d’alerte connu sous le nom de « Hugo », à un licenciement ; de l’inspecteur qui a rédigé ce rapport de 2015 ; en mars 2024.


Conclusion

Ce rapport ne décrit pas des erreurs isolées. Il met en lumière des défaillances durables, connues de longue date et insuffisamment corrigées.

Il rappelle surtout que la sûreté nucléaire ne repose pas uniquement sur des procédures. Elle dépend aussi de la transparence, de la rigueur et de la protection de celles et ceux qui signalent les dérives.

La sûreté nucléaire n’est pas réservée aux spécialistes.
Elle concerne l’ensemble de la société.

Arnaud Begin
Président de l’association Elektron-Vert


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